Homélie du Cardinal Jean-Claude Hollerich
Béatification des martyres de la JOC, de la JEC et des Scouts
Voici la homélie du Cardinal Jean-Claude Hollerich, lui-même ancien aumônier de la JEC et de la JOC, à la béatification des martyres jocistes, jécistes et scouts à la cathédrale de Notre Dame de Paris samedi le 13 décembre 2025.
Chers confrères,
Chères sœurs,
Chers frères,
La première moitié du XXe siècle entrera dans l’histoire de l’Europe comme le siècle obscur des terribles carnages. Aux victimes des deux guerres mondiales, les soldats, s’ajoutent les victimes de la dictature nazie. Mais dans cette obscurité se trouvent des points de lumière, et dès à présent nous pouvons identifier des noms et des visages à quelques-uns de ces points de lumière. Ils avaient un amour immense pour Dieu, pour le Christ. Cet amour les poussa à servir leurs frères partis pour le travail forcé en Allemagne. Oui, il ne peut y avoir d’amour de Dieu sans l’amour du prochain.
Quelques semaines avant la conclusion de notre année jubilaire, et en ce quatre-vingtième anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tandis que nous nous préparons à célébrer Noël, notre Pape Léon XIV nous offre la joie de célébrer la « naissance au Ciel » de ces cinquante Martyrs de l’Apostolat Catholique en Allemagne, qui se sont portés volontaires afin d’assister leurs frères ouvriers réquisitionnés par l’État.
Ces jeunes catholiques, prêtres, religieux, séminaristes, militants d’Action catholique, scouts, ont tous répondu à l’appel du Cardinal Suhard et de l’abbé Jean Rodhain. Ils avaient pour la plupart entre vingt et trente-cinq ans, et comprirent, avec tant d’autres apôtres anonymes, la détresse spirituelle, la détresse morale d’un million cinq-cent-mille jeunes ouvriers français déportés en Allemagne, désormais sans repère religieux, puisque les prêtres allemands avaient l’interdiction d’exercer leur ministère en leur faveur.
Sans la moindre hésitation, Claude-Colbert Lebeau, responsable JOC, affirmait : « Je ne suis pas venu travailler pour l’Allemagne nazie, mais je suis venu apporter à mes frères le secours de la foi en Jésus-Christ ». Ils furent vraiment des « Martyrs de l’Apostolat ». Leur vie et leur activité au service de leurs frères furent une épreuve couronnée par le sacrifice du martyre, ainsi que nous le rappelait le Livre de la Sagesse : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Comme l’or au creuset, il les a éprouvés ; comme une offrande parfaite, il les accueille ».
Le Concile Vatican II nous l’enseigne : « Le martyre dans lequel le disciple est assimilé à son maître […] et rendu semblable à lui dans l’effusion de son sang, est considéré par l’Église comme une grâce éminente et la preuve suprême de la charité. Que si cela n’est donné qu’à un petit nombre, tous cependant doivent être prêts à confesser le Christ devant les hommes et à le suivre sur le chemin de la croix, à travers les persécutions qui ne manquent jamais à l’Église » (LG. 42).
En contemplant le témoignage d’amour de ces jeunes hommes provenant d’une trentaine de diocèses, de plusieurs instituts de vie consacrée, de l’Action catholique et du scoutisme, en apprenant à les connaître, à partager leur enthousiasme mais aussi leurs craintes, leurs élans de générosité et leurs souffrances, nous mesurons combien ils ont vécu ces mots de saint Paul dans sa Lettre aux Romains : « Nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. L’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs ».
L’abbé Pierre de Porcaro, prêtre du diocèse de Versailles, écrivait encore à un séminariste : « Il faut que je devienne un saint. C’est le seul moyen de m’assurer plus tard un ministère fécond. C’est le seul moyen de sauver les âmes. Et puisque tel est mon désir, ma seule passion, il faut que je devienne un saint ». Invité, plus tard, par son évêque à rejoindre les jeunes réquisitionnés du STO, il répondit : « Oui, mon Dieu, j’accepte avec toute la générosité possible, tout, y compris d’en mourir, de mourir sur une terre étrangère, loin de tout, loin de tous ».
Tous, sans exception, ont fait de leur vie, de leur activité, de leur emprisonnement et de leur martyre un service, et quel service ! Ils ont suivi Jésus, en authentiques disciples, mettant leurs pas dans les pas de leur Maître. Cet appel de Jésus dont l’Évangile de saint Jean nous apporte l’écho : « Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera », ils l’ont réalisé dans le sacrifice de leur vie, dans une offrande généreuse. Ainsi, l’abbé Antoine Charmet, prêtre du diocèse de Lyon, aujourd’hui Saint-Étienne, notait dans son testament : « Je m’abandonne à la volonté de Dieu en lui demandant d’y demeurer fidèle en prêtre ».
Au milieu du tourbillon de la guerre et des atrocités inhumaines dont nous avons aujourd’hui une connaissance certaine, ces Martyrs et tous ceux qui ont partagé leur idéal, leur générosité et leur destin, ont manifesté auprès de leurs frères la présence indéfectible de l’amour et de la miséricorde de Dieu. Ils ont ainsi réussi à créer, dans l’enfer des camps, des ilots de paradis, où l’amour parvenait à redonner courage, à panser les plaies du coeur, à secouer l’indifférence, à transmettre sérénité et paix. En témoignait le jeune scout Joël Anglès d’Auriac, décapité à 22 ans, le 6 décembre 1944, après s’être confessé, avoir communié, prié le rosaire, lorsqu’il déclara à l’aumônier de la prison : « Je suis tout tranquille… car je vais à Jésus-Christ ».
Nos Martyrs sont porteurs d’un message qui ne peut vieillir : « L’amour ne passera jamais ! » Le jeune Jean Mestre renonça à demander l’exemption du STO et l’annonça ainsi à sa mère : « Je t’aime de tout mon cœur, mais j’aime Jésus Christ encore plus que toi, et je sens qu’il m’appelle pour être son témoin auprès de mes camarades qui vont vivre des moments difficiles. Pardonne-moi si je te fais de la peine ».
La célébration de cette béatification, en plaçant devant nous ces Bienheureux, vient nous rappeler l’exigence de notre baptême : notre foi au Christ est avant tout et est essentiellement communion d’amour à sa Personne. En ce sens, le baptême nous engage à nourrir notre existence et nos multiples activités de cette foi, communion au Christ. Le Jésuite Victor Dillard, le plus âgé des Martyrs, intellectuel, apôtre des jeunes, l’avait bien compris. Il écrivait au moment de son arrestation : « Je m’attendais depuis longtemps à cette arrestation, elle est naturelle. Elle m’est arrivée le dimanche du Bon Pasteur, où il est dit que le Bon Pasteur doit donner sa vie pour ses brebis. Cela tombait à pic. Je voudrais bien que cela vous fasse comprendre combien notre religion doit être prise au sérieux et combien il faut la vivre ».
Or, la vivre, c’est aller jusqu’au bout, ainsi qu’en témoigne Raymond Cayré, prêtre du diocèse d’Albi, dévoré de zèle, mort à Buchenwald : « Il y a des âmes ici qui ont besoin autant et même plus qu’ailleurs du secours d’En-Haut. La perspective de rester jusqu’au bout ne m’effraie pas et m’est familière ».
Cette béatification nous invite à regarder le présent et à préparer l’avenir. Au lendemain la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux chrétiens ont consacré leur vie à l’établissement de la paix, à la réconciliation, comme en témoignent Robert Schuman, Alcide De Gasperi, Konrad Adenauer, et tant d’autres, dont la vie a été vouée au service du bien commun. Nous vivons depuis quatre-vingts ans la période de paix la plus longue que l’Europe occidentale ait vécu dans sa longue histoire, et pourtant nous ne sommes à l’abri ni de la guerre, ni de la violence.
Quelles que soient notre vocation, notre profession, notre responsabilité, nous sommes engagés, disciples du Christ, au service de nos frères, là où dans sa Providence, Dieu nous a placés.
Robert Schuman pouvait écrire : « Le christianisme a enseigné l’égalité de nature de tous les hommes, fils d’un même Dieu, rachetés par le même Christ, sans distinction de race, couleur, classe ou profession. Il a fait reconnaître la dignité du travail et l’obligation pour tous de s’y soumettre. Il a reconnu le primat des valeurs intérieures qui, seules, ennoblissent l’homme. La loi universelle de l’amour et de la charité a fait de chaque homme notre prochain, et sur elle reposent depuis lors les rapports sociaux dans le monde chrétien ».
Nous vivons, nous avons vécu, une réconciliation des peuples. C’est un travail qui n’est jamais terminé et que toute génération doit continuer. Et nous le faisons ensemble : vous, Français, qui pouvez être fiers de vos martyrs, les peuples comme les Luxembourgeois, les Belges, les Néerlandais, les Suisses, les Allemands, qui dorénavant ne sont plus des ennemis, mais qui travaillent avec nous pour le bien commun.
Und deshalb freue ich mich, dass auch deutsche Bischöfe heute präsent sind. Zusammen können wir ein Europa aufbauen, das nicht ausschließt, nicht verfolgt, das einsteht für Frieden und Gerechtigkeit.
(C’est pourquoi je me réjouis de la présence aujourd’hui d’évêques allemands. Ensemble, nous pouvons bâtir une Europe inclusive, qui ne persécute personne et qui défend la paix et la justice.)
Les nazis, eux, méprisaient la liberté religieuse. Contraints à la respecter en Allemagne, ils montraient leur vraie identité dans les territoires occupés. L’amour de nos martyrs pour le Christ et pour les hommes qu’ils ont secourus a fait d’eux des martyrs pour la liberté religieuse.
Peut-être que ce point sera pour nous un témoignage important pour l’avenir de l’Eglise en Europe. La foi n’est jamais privée, elle doit trouver une expression dans le service concret de nos sœurs et de nos frères. Mais laissez-moi faire un appel aux jeunes de France. Vous qui vous appelez jeunes cathos, vous êtes des dévots de l’adoration de Notre Seigneur, et c’est bien ainsi : que cet amour du Christ vous pousse à devenir des apôtres missionnaires.
Et vous tous, les jeunes, qui peut-être n’allez pas à l’église, de France et d’Europe, vous qui ne voyez plus de sens dans votre vie, vous êtes à la recherche d’une identité qui vous fasse vivre, regardez le Christ, Prince de la paix, Prince de l’amour et non de la haine, apprenez de Lui comme vos frères ainés martyrs, béatifiés aujourd’hui, apprenez de Lui à vous engager pour le bien de vos frères et sœurs ! Votre vie peut être tellement belle, et vous verrez cette beauté de votre vie en suivant le Christ.
À la suite de nos Martyrs, ayons à cœur d’être de fidèles disciples du Christ, Prince de la Paix, et demandons à ceux que nous célébrons aujourd’hui, de nous obtenir la grâce de vivre notre foi. Le pape François disait toujours que la conversion part de la tête et passe au cœur, mais ce n’est pas assez, elle doit passer aux mains et aux pieds. Demandons la grâce de vivre notre foi, et ainsi de travailler au service de son Royaume. Amen !
Cardinal Jean-Claude Hollerich
SOURCE
Homélie du cardinal Jean-Claude Hollerich (Diocèse de Paris)





